Interview : Edgär, bipolaire magnifique

Derrière ce prénom semblant venu d’un autre temps, aussi bien shakespearien que puccinien, deux amis s’attachent, avec soin, à tirer les ficelles d’une pop précautionneuse et raffinée. En effet, une seule personne ne saurait suffire à incarner les traits indociles et malicieux d’Edgär, énigmatique avatar aux attaches résolument anciennes comme tout à fait modernes.

Commençant sérieusement à multiplier leurs apparitions et enhardis de la sortie d’un premier EP* fort bien accueilli en mars dernier, Ronan Mézière et Antoine Brun assistent petit à petit à la précision de leur aventure, chacun fièrement décidé à porter le projet à bout de bras, jusqu’aux instances les plus célestes.

Avec Edgär, on parle de musique, certes, mais également beaucoup de stratégie communicationnelle, les deux amiénois étant convaincus de la nécessité d’une véritable réflexion face aux expectatives actuelles du monde de la musique et de ses nouvelles réalités professionnelles. Artistes avant-tout, d’accord, mais artistes avertis.

Quelques semaines avant leur concert à La Biscuiterie, le 10 juin prochain, ils ont répondu à quelques unes de nos questions afin de préciser les composantes de leur univers musical ainsi que leur actualité à venir…

Cela fait aujourd’hui presque deux mois que vous avez sorti votre premier EP « Persona » : avec le recul, que pensez-vous de cet enregistrement ? Avez-vous des regrets ou des choses que vous auriez aimé faire différemment ?

Ronan : Non, je pense que c’est un bon début. On a pris le temps pour le faire, on ne l’a pas bâclé justement, ce qui peut arriver parfois sur un premier EP. Encore une fois, on a vraiment pris le temps de le préparer, donc on en est fier. En ce moment, on le défend, il y a d’autres morceaux qui vont arriver par la suite… je pense que c’est un bon outil pour nous, là aujourd’hui, en tout cas c’est une bonne carte de visite.

Antoine : On ne peut pas être déçus ! On a mis du temps à le faire mais on a mis du temps à le sortir aussi. On a chacun bien réfléchi aux conséquences, à ce que ça allait donner… A l’origine, on était même pressés qu’il sorte, il a donc fallu qu’on se retienne un peu.

R : Stratégiquement, il fallait le sortir à un moment clé.

A : En réalité, il aurait pu sortir en octobre 2016. Mais on a pris le temps de bien réfléchir pour ne pas justement regretter quoique ce soit. Donc nous ne sommes pas du tout déçus !

R : Par ailleurs, il fallait développer le live en parallèle, qu’on ait vraiment une assise sur tous les aspects du projet avant de le sortir.

A : Et puis il fallait le clip ! Un clip qu’on a démarré début 2017. Il fallait attendre qu’on ait fini de tourner les séquences en janvier, qu’il soit monté, etc. Tout s‘est bien goupillé, il y a eu de très bonnes retombées, de très bons retours. Après on est encore dans le chaud aussi, on va continuer de défendre cet EP pendant plusieurs mois.

Pourquoi avoir voulu tourner le clip avant ?

A : Pour nous, le clip était l’outil de promotion ultime super attendu par tout le monde. On voulait vraiment faire de la com sur l’EP grâce à ça, parce qu’on savait qu’en sortant cet EP en numérique (même si on le vend en physique à la fin de nos concerts, la majorité des gens l’écoutent sur Deezer, Spotify, etc), pour que les gens suivent un peu plus le projet, il fallait qu’il y ait un titre un peu fort soutenu par un clip. C’est pour ça que c’était important de le sortir deux semaines avant l’EP, pour attiser un peu la curiosité du public.

R : Aujourd’hui, la musique est un peu dépendante de l’aspect visuel également. On y attache pas mal d’importance. C’était donc un peu logique de le sortir en même temps, on y avait déjà réfléchi depuis un moment. On savait que le morceau Two Trees se prêtait bien à l’image. Et comme moi je viens de la vidéo à la base, c’était important de faire un beau clip et d’avoir un beau support vidéo pour promouvoir notre musique.

A : En réalité, c’est vrai pour Two Trees mais également pour tous nos morceaux, j’ai l’impression qu’il y a dans chacun un fort aspect synchro, que l’on peut s’imaginer pas mal d’images dans notre tête en les écoutant, c’était donc essentiel qu’il y ait un fort aspect visuel dans le projet.

Et l’album, pour quand est-il prévu ?

A : En fait si tu veux, on ne connaît pas vraiment la stratégie qui va arriver. On ne sait pas si on part sur un album ou sur un EP. Ça dépend des partenaires qu’on va trouver. Le premier EP est vraiment auto-produit, c’est notre asso qui a déposé les dossiers de subvention, qui est allée chercher les partenaires privés pour le financer, etc. On est très contents et très fiers que des gens nous aient suivis, que ce soient des institutionnels ou des privés. Maintenant, c’est quand même assez compliqué. Ça a été beaucoup de travail administratif de remplir et déposer les dossiers, d’aller chercher l’argent… On pourrait partir sur un deuxième EP en autoproduction, mais pas sur un album. Pour un album, on a vraiment envie d’être suivis, qu’il y ait une vraie stratégie au niveau de la presse, comme pour l’EP Persona mais en plus développé. Et puis qu’il sorte et soit distribué en physique, sous un label, etc.

Aujourd’hui on ne peut pas dire « l’album c’est dans un an, parce qu’on a les morceaux pour ». On est en train de voir qui veut nous suivre pour faire ça et si personne ne nous suit on sortira un deuxième EP.

Qu’importe le délai, ce n’est pas une question de productivité artistique alors…

R : Non, aujourd’hui on a les titres pour. On est assez exigeants en général. Mais si on fait un album, ce sera probablement un dix titres et pour ça, il nous faudra au moins une trentaine de titres déjà écrits afin de choisir les meilleurs. Cela prend un peu de temps et je pense que cette exigence est importante. On l’a toujours eu jusqu’à maintenant. C’est essentiel pour nous de sortir quelque chose et d’en être fier, d’être surs qu’on l’a travaillé comme on voulait et d’être surs d’être suivis. Si c’est pour sortir un album qui tombe comme ça et qui n’est pas distribué, c’est dommage parce qu’on va balancer des morceaux dans le vent. Et si un an passe après ça, on ne pourra plus trop les rejouer car on en aura marre. On essaie donc de penser aux stratégies et de ne pas se laisser simplement emporter par les émotions de vouloir sortir les morceaux absolument.

C’est important aujourd’hui de gérer un groupe presque comme une entreprise. Dans le monde actuel de la musique, c’est indispensable.

A : Les morceaux là, on en a une vingtaine. Donc il y a un premier choix qui se fait. Après on compose encore en ce moment, surtout Ronan. Du coup nous ne sommes pas du tout pressés. On réfléchit à faire des remix de Two Trees par plusieurs artistes, il y a donc ça qui va sortir, puis également un deuxième clip, Tea Cup.

Il a été écrit et réalisé par Amélie Mitenin, on est super fier de ce clip, on en parlera probablement après. Il y aura peut-être même un troisième clip avant un prochain EP.

R : Il reste des choses à défendre avant une prochaine sortie je pense.

A :  En fait, plus on avance dans Edgär, plus le projet se resserre et on sort des choses qui nous ressemblent un peu plus que les premiers titres qu’on a composés. Donc ce qui arrive en ce moment est super intéressant. Et donc du coup j’ai même envie de dire que si on veut sortir 10 titres vraiment qualitatifs et qu’on en soit fiers à 100%, il faut peut-être même attendre ce qui va un peu arriver dans les prochaines compositions. Il y a des titres qu’on remet en cause. Et il y a des titres qu’on a pas encore sorti et qu’on remet déjà en cause.

R : Il faut préciser le projet, l’identité du groupe, tout cela se fait au fur et à mesure. Il faut prendre le temps et faire les choses au bon moment.

Sur scène, vous semblez avoir trouvé votre équilibre et votre rythme de croisière. Pensez-vous qu’un troisième musicien, voire plus, puisse par la suite vous rejoindre ?

R : Le projet, c’est vrai que c’est d’abord un duo. Après, bien entendu, c’est agréable de jouer en live avec d’autres musiciens. On y a déjà réfléchi, notamment au fait d’intégrer un batteur.

Mais ce qu’on voulait mettre en avant en premier, c’était notre complicité. Je pense qu’il faut d’abord avoir cette assise là en live, que cela fonctionne bien tous les deux.

Si dans un an ou deux on a un label qui a des financements et qu’on a envie de faire quelque chose de plus gros, ajouter deux autres musiciens pour ramener quelque chose de plus dynamique en live, on verra ; mais je pense que ce n’est pas encore le moment. On a encore plein de choses à faire déjà tous les deux sur scène.

A : Ouais. On ne va pas se le cacher, on en a envie, on aimerait bien sur les grosses scènes avoir un mec qui frappe derrière ou qui nous soulage techniquement à la basse ou aux claviers. Mais avant ça, on a envie d’améliorer un peu le setup.

Le rythme qu’on a trouvé aujourd’hui, c’est par le setup actuel. Il y a 4 postes : deux au milieu où on est face à face et deux devant où on est face au public. Et cette configuration actuelle, elle fonctionne vraiment et on ne veut pas la bouger. Mais on veut peut-être améliorer mon poste à l’avant, rajouter un petit clavier avec des pad pour que je sois plus présent à l’avant, en rajouter également pour nous deux au milieu pour pouvoir faire des boucles afin de nous permettre de faire plus de choses par-dessus, etc.

R : Il y a encore des subtilités à trouver tous les deux pour améliorer le live. On verra pour les musiciens…

A : …et puis on prend plaisir à le faire tous les deux, tant qu’on se supporte encore scéniquement tous les deux !

R : Et on ne va pas se mentir, c’est aussi plus facile pour tourner !

A : Si on sort un album qui a des retombées presses encore plus fortes qu’aujourd’hui (car on est déjà pas mal aujourd’hui pour un premier EP et un groupe qui n’a qu’un an et demi, avec passage en télé du clip, passage en radio, etc), qu’il y a un label, que c’est distribué et qu’il y a un public national qui nous suit, car jusqu’ici le public est certes conséquent mais plutôt local, bref si on peut se développer au niveau national, là on aura plaisir à monter un gros show et à le tourner, surtout si on est tête d’affiche.

Tant qu’on est en première partie, on garde la formule à deux, elle fonctionne très bien et on est très content de la défendre. On se fait plaisir.

Tu parles du local, en effet vous jouez beaucoup dans la région pour le moment. Il y a-t-il des endroits en particulier où vous aimeriez jouer, une salle précise, un festival, une ville ou un pays ?

A : On joue beaucoup en région Hauts-de-France, mais également beaucoup à Paris, en Champagne-Ardenne, en Normandie ou en Belgique. Donc dans le nord de la France. En termes de développement, le souhait serait de jouer partout en France. Ce serait de commencer à faire des dates plus collées et partir en tournée. J’ai envie de dire n’importe où tant que les conditions le permettent !  Après, dans les dates un peu rêvées…le Paléo Festival. Je ne sais pas pourquoi, j’aime bien ce festival.

R : Moi j’aimerai bien aller jouer à l’étranger. Je pense qu’on a une musique facilement exportable : on chante en anglais, cela peut parler à tout le monde. Le but est de faire quelque chose d’assez universel. Mais de toute façon, l’objectif ça va être de s’étendre le plus possible. On commence là où on est et on s’étend de plus en plus, c’est comme ça que ça marche.

Si j’ai une date rêvée, c’est Glastonbury.

Quel est votre meilleur souvenir de concert ?

A : Le tremplin Mainsquare au Splendid. On sortait d’un concert une semaine avant qui fut un de nos pires concerts. Ce fut une véritable remise en cause. On effectuait alors une sortie de résidence au cours de laquelle on avait travaillé pendant une semaine, dans une salle qui nous suivait depuis un an (l’ASCA de Beauvais N.D.L.R) et là, on foire le concert. On foire vraiment, c’était nul.

Le retour des gens qui nous accompagnent et qui croient en nous depuis un an, c’est « les gars, maintenant il faut se remettre en question. Si c’est ça que vous voulez faire, arrêtez ».

Et le concert d’après donc, on est au Splendid à Saint Quentin, pour le tremplin du Mainsquare, dans une salle de 1000 places où on pensait qu’il n’y aurait que 30 personnes et que cela serait assez difficile. Au final, 700 personne se sont déplacées et nous ont offert une standing ovation de cinq minutes à la fin du concert. On ne s’y attendait vraiment pas. C’est ce jour là où on a trouvé je pense l’énergie minimum, il y a un vrai truc qui s’est passé. Depuis, on essaie de retrouver cette énergie à chaque concert. Après ce concert, on sait ce qu’il faut faire.

R : Il y a eu un moment de lâcher prise. On est sortis de l’esprit de travail et on est partis pour se faire plaisir. Avant, on réfléchissait trop. Pour l’ASCA, comme on avait beaucoup travaillé pendant une semaine, on faisait tout pour ne pas oublier tel ou tel détail et du coup on a pas pris de plaisir particulier et ça s’est ressenti.

Cela a été une date importante effectivement. Ça a été un peu le déclic et le début du show tel qu’il est aujourd’hui.

A : Après des belles dates il y en a eu plein : Béthune avec Puggy, un super théâtre avec une standing ovation à la fin également, même si Ronan était ultra-malade, La Lune des Pirates à Amiens pour la sortie de l’EP, où l’on a joué devant notre public dans une salle blindée, etc. C’était super mais pour d’autres raisons. La date de Saint Quentin est surtout importante parce qu’elle a posé quelque chose pour le développement du projet.

Vous avez déjà mentionné le prochain clip toute à l’heure, qui sera donc Tea Cup. Pourquoi avoir choisi ce morceau plutôt qu’un autre ?

A : On a été pris pour faire le festival GénéraSon Réservoir à Paris et pour l’occasion, il y a eu un partenariat avec une école avec laquelle on pouvait faire un peu ce qu’on voulait. Cette école pouvait t’aider en marketing et au niveau de la vidéo. Et un super feeling est passé notamment avec Amélie Mitenin.

Nous, on avait déjà l’idée d’un clip pour le dernier titre notre EP, Paintor. C’est un peu notre titre préféré, donc on a envie de le faire ce clip, mais nous même. Comme on a pu le faire sur Two Trees. On a envie que ce soit Ronan qui le réalise et qu’on soit moteurs. Et d’avoir plus de moyens également.

Lorsqu’on a parlé à Amélie de Tea Cup, elle nous a dit aimer le titre et s’est mise à travailler dessus pour nous proposer un scénario. Et plutôt que de s’intéresser à la musique, elle s’est intéressée au texte afin de le mettre en image. Et si cela avait été fait de la même façon pour Two Trees, à savoir se baser sur le texte, la différence ici est que la musique de Tea Cup quant à elle est vraiment très contrastée avec le message.

Amélie est vraiment douée et a amené un regard très intéressant. C’était également très enrichissant pour nous de voir comment elle s’est appropriée le morceau, car cela fait deux ans qu’il existe, il a été enregistré deux fois en studio, on le connait, il a été retravaillé sur scène, etc.

R : Cela donne une autre dimension au morceau qu’on ne voyait pas forcement. La musique ça reste un partage. Là, on a un témoignage visuel de comment quelqu’un peut s’approprier notre musique.

A : Enfin, cela va être intéressant pour les gens peut-être de se rendre compte que le texte n’est pas aussi léger que la musique peut laisser le penser. Il va probablement être moins accessible que Two Trees, qui est une belle histoire, un peu plus feelgood, qui fait du bien. Il faudra ici le regarder plusieurs fois, pour en saisir les nuances.

R : Il y a un autre parti artistique, il est un petit peu plus stylisé peut-être que Two Trees, pour lequel on avait comme seule ligne directrice de faire quelque chose de beau. Ce qui n’est pas facile, parce que lorsque l’on fait quelque chose qui parle d’un sujet « joyeux », c’est toujours dur de ne pas tomber dans le cheap et le « gnan-gnan ». Pour Tea Cup, on voulait vraiment que ça parte dans autre chose et je pense qu’ils ont vraiment réussi à le faire. Si cela avait été nous, on serait partis dans véritablement autre chose et cela aurait probablement été moins bien.

Si vous deviez définir l’univers d’Edgär en 3 albums chacun, quels seraient-ils ?

  • PhoenixWolfgang Amadeus Phoenix (V2, 2009)
  • The Last Shadow PuppetsThe Age of the Understatement (Domino, 2008)
  • Simon & GarfunkelThe Essential (Columbia, 2003)
  • The Beatles – Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band (Parlophone, 1967)
  • Elegant Fall – Nocturnal Friends (autoproduction, 2013)
  • Pink Floyd – Wish You Were Here (Harvest, 1975)

Dernière question : au cinéma, quel film pourriez-vous rattacher à Edgär ?

R : A chaque fois où l’on me parle d’un film à lier à la musique, je pense à Brazil de Terry Gilliam. Car il y a vraiment cette idée de contraste, de cauchemar lié à un mélange de beauté et de poésie.

* Extended Play. Format musical entre le single et l’album.

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