Interview : Pumpkin & Vin’s Da Cuero, « Chopin, c’est super ! »

Pumpkin & Vin’s Da Cuero, respectivement Cécile Unia et Vincent Lepage, sont ce que l’on peut appeler de véritables partners in crime, à la ville comme à la scène. L’une est rappeuse, l’autre est beatmaker. Réunis, l’alchimie est parfaite, le beat est coriace et le verbe piquant. Partis depuis longtemps à l’assaut de la scène hip-hop française, les deux artistes sont bien résolus à renverser les stéréotypes ravageurs rattachés à ce genre plus complexe qu’il n’y paraît.

Entre concerts à travers la France et animation d’ateliers rap auprès des publics, la complicité de ces deux artistes n’a de cesse de porter les valeurs d’un rap qui leur sont chères. Accueillis pour la deuxième fois à La Biscuiterie au début du mois, ils ont accepté de répondre à quelques questions…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première question, j’en conviens très classique : pourquoi « Pumpkin » ?

Cécile : J’ai eu l’idée de prendre ce nom suite à un séjour en Australie que j’ai fait à l’âge de 16 ans. Je suis partie une année pour un échange afin d’apprendre l’anglais. Et une des familles dans lesquelles j’étais cuisinait beaucoup de Pumpkin, de courge. Et c’était hyper bon ! En accompagnement d’une viande, vraiment délicieux ! C’est un peu le truc typique là-bas.

Tout ça pour dire que le mot Pumpkin revenait régulièrement dans la vie quotidienne. Et au-delà de la signification du mot, j’aime sa sonorité. Cela rebondit, c’est dynamique, c’est percutant.

Que peut-on, selon-vous, retrouver dans le mode d’expression rap qu’on ne peut peut-être pas retrouver dans d’autres genres musicaux ?

Cécile : Question intéressante ! Mais il est un peu difficile pour moi d’y répondre, car je ne connais pas tous les styles musicaux et je ne les connais pas de la même manière que je connais le rap, car je n’ai jamais pratiqué autre chose. Je ne suis que spectatrice de ces genres-là. Alors je vais peut-être m’appuyer sur des a priori que moi j’ai, mais je pense que ce qui m’a plu dans le rap, c’est le fait de pouvoir aborder cette discipline en dehors de toute structure rigide, d’école de musique, etc. Il n’y a pas de choses à étudier, de bouquins à lire, d’école où aller pour apprendre tout ça, de règles figées… je trouvais que c’était très libre et je me suis sentie autorisée à aller prendre dans cette culture là ce qu’il me plaisait, de me l’approprier et de le digérer afin de proposer un rap qui m’est propre. Même si on m’a également fait comprendre que ce n’était pas forcément le cas dans la tête des autres.

Il y a aussi le côté très brut, instinctif, viscéral qui me plait beaucoup et qui pour moi a été thérapeutique. Car je suis quelqu’un au départ de timide, renfermée. J’ai des difficultés à m’exprimer en public et c’est vrai que pour me lancer dans cette discipline, j’ai dû désapprendre certaines choses et lâcher prise. Cela a été très thérapeutique et c’est pour ça que sans doute je prends autant de plaisir à faire des ateliers. J’ai plaisir à transmettre tout ce que moi ça m’a apporté et à faire en sorte que les participants aux ateliers bénéficient de ça.

C’est drôle, car je me suis toujours demandée pourquoi le rap. J’ai commencé à prendre conscience que j’aimais le rap autour de l’âge de 10 ans. Mais dans mon groupe d’amis proche, il n’y avait pas vraiment de gens qui en écoutaient. J’ai un grand frère qui fait de la musique, mais lui était très rock. Donc je n’ai même pas eu l’influence d’un grand frère ou d’une grande sœur. Cela a vraiment été un coup de foudre, avec dans un premier temps Mc Solaar. Mais c’était d’abord l’artiste, avant de comprendre ce qu’il faisait, que c’était du rap, que cela faisait partie de la culture hip-hop, etc. Tout ça je l’ai creusé par la suite. C’était dans un premier temps très instinctif : j’aimais ce qui se passait et je ne me posais pas de questions, à savoir ce que c’était, d’où ça venait. Je ne comprenais pas mais ça me parlait.

Et puis il y avait ce côté « pouvoir chanter sans chanter » qui m’a bluffé. Je trouvais ça génial de pouvoir utiliser sa voix sans avoir à chanter juste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent : Si je peux apporter une petite précision technique, la grosse différence qui existe entre le rap et les autres genres musicaux, c’est que selon moi, le rap est beaucoup plus proche en terme de débit de la batterie que le chant, qui lui est beaucoup plus proche des arrangements, etc. Avec le rap, on est vraiment dans la percussion. Une des grosses spécificités du rap, c’est ça. Le rythme plutôt que la mélodie.

Concernant la place de la femme dans le rap : qu’en est-il aujourd’hui et qu’elle est ta vision ? Est-ce vraiment un monde de mecs ?

Cécile : Moi, c’est une question que je me suis posée très tardivement, dû aux questions des autres et à leur regard. Très naïvement, je ne sais pas pourquoi, au départ, lorsque j’ai voulu faire du rap, à aucun moment je me suis posée la question de savoir si en tant que femme j’avais une place ou non. J’avais envie de faire du rap, j’ai fait du rap. Je n’avais pas ce problème. J’en avais d’autres, qui étaient beaucoup plus de l’ordre de la timidité, de l’apprentissage de la discipline, etc. Et puis, on a commencé à me poser beaucoup de questions en interviews concernant cette place de la femme.

J’ai envie de te dire que je pense m’être identifiée, au départ, à un renoi de banlieue parisienne. À priori, on pourrait penser qu’une fille a besoin d’un modèle féminin. Je pense que oui, mais pas nécessairement. On peut être touché par quelqu’un même si à priori on ne se ressemble pas et qu’il ne s’agit pas d’un miroir.

Ensuite, j’aimerai qu’il y ait plus de femmes sur le devant de la scène. Et dans l’industrie de la musique en général. On a tendance à parler de la place de la femme dans le rap, mais en réalité, c’est aussi la place de la femme dans le monde de la musique.

Vincent : Le truc c’est que le rap, il y a une sorte de facilité à ce niveau-là : il y a plein de clips avec des meufs à poil, etc. Via les gros médias, on a l’impression que le rap c’est que ça. Et en plus de ça, on a l’impression qu’il n’y a que dans les clips de rap qu’on retrouve des meufs à poil. Mais c’est faux. On retrouve la même chose dans l’électro, le metal,… On est dans un pays en France où on a du mal à comprendre la musique à partir du moment où ce n’est pas de la chanson française. La seule exception qu’il y a eu ça a été avec la french touch, où on a été très fiers de ça. Mais nous n’avons pas cette culture des « musiques de niche ». Pour le metal par exemple, les grands médias français ne pigent quedal. Du coup, ils se concentrent sur un type de cliché par genre musical. Pour le rap, il faut venir d’un quartier, être de couleur, etc. C’est con, mais un mec comme Maître Gims, ils ne veulent pas dire qu’il fait de la chanson française. Ils parlent d’urban pop. Et s’il était blanc, ils le mettraient dans chanson française.

Entre rap US et rap français, les spécialistes semblent plus exigeants et intransigeants envers ceux qui choisissent le français pour s’exprimer, pourquoi selon vous ?

Cécile : C’est une très bonne question ! Au final, n’importe quel rappeur américain un peu moyen va faire l’affaire, auprès des programmateurs. Il y a un truc qui marche sur les gens.

Vincent : Il y a une sorte de fantasme autour de ça. C’est comme les brésiliens au foot : si t’es brésilien et que tu joues au foot, tu es forcément bon.

Cécile : Parfois, on laisse passer des choses aux ricains et inversement, on retrouve une exigence de ouf sur notre projet et on ne nous laisse rien passer. On nous met en dehors de la case en fait, car on ne correspond pas au cliché.

Vincent : Après, ce qui est particulier dans notre cas est que l’on fait un style de rap très anglo-saxon et américain. L’école du sampling 90’s est très ancrée. Et de ce fait, beaucoup de personnes qui écoutent ce style ne veulent pas entendre parler du rap français, car à juste titre, ils ont été habitués à ce que cela soit poussé à l’extrême, de manière commerciale et pas très bonne.

Potentiellement, on a un public qui est assez grand mais qui ne va pas aller de lui-même vers le rap français, à cause d’à priori envers ce même rap. C’est con, mais dans leur tête, le rap français c’est forcément des caillera qui parlent de leur cité. Déjà, c’est faux et ensuite c’est aussi con que de penser que le rap américain c’est Pitbull. Les plus grands tubes de rap en ce moment aux États-Unis, c’est ça. C’est de la merde en boîte, mais cela ne veut pas dire que tout le rap américain est comme ça ! Je me rappelle de ce débat là : le rap français c’est bien pour les textes et le rap américain c’est bien pour les prod. En gros, ça veut dire que pour le rap français, les mecs ont des super textes mais des prod pourries et le rap américain, les mecs ne savent pas écrire mais ont des prod de bâtard. On est beaucoup sur des clichés.

Nous qui sommes vraiment passionnés de musique et qui sommes très ouverts et allons diguer des trucs très pointus à droite et à gauche, c’est vrai que ça nous dépasse toujours. On essaie de comprendre les mécanismes, mais il y a des choses que l’on ne saisit pas.

On a vu des concerts où des américains venaient jouer, étaient un peu connus mais sur scène n’étaient vraiment pas bons, contrairement à d’autres rappeurs français qui quant à eux étaient critiqués, alors qu’ils étaient bien meilleurs. Il y a une sorte du fantasme du rappeur américain, comme à un moment donné il y avait le fantasme du rappeur parisien qui venait en province et était forcément meilleur.

Cécile, à propos de Mc Solaar. C’est lui qui t’a donné le goût de l’écriture ?

Cécile : Ouais, au départ, clairement. J’apprenais tout par cœur, il y avait le livret dans le CD, ce qui m’a permis de pouvoir me rendre compte de la façon dont fonctionnait un texte de rap.

Lorsque tu écris justement, de quels outils t’entoures-tu systématiquement, à savoir dictionnaires, objets ou ouvrages fétiches, etc ?

Cécile : Mon ordinateur, des feuilles de papier blanc, sans lignes c’est important, des feutres de toutes les couleurs (des Paper Mate) et une connexion internet car je passe mon temps à faire des recherches pour avoir de la matière. Si j’aborde un sujet, j’ai besoin de l’étudier et de me donner des idées de points de vue, d’aller lire des articles, de trouver du champ lexical, etc. Un des dictionnaires que j’utilise le plus c’est le dictionnaire des synonymes. Car on a souvent tendance à utiliser les mêmes mots. C’est vrai que le dictionnaire des rimes aide parfois, mais pas en mode « je vais chercher les mots et j’écris à partir de ces mots-là ».

Souvent, je dis que l’écriture s’apparente à la sculpture. Je fais un premier jet, souvent pas très bon, mais qui va être plein de matière et de bonnes idées. Ensuite je repasse, je reformule, je me pose des questions, je reviens, j’enlève des mots qui sont inutiles.

En réalité ta manière d’écrire est très visuelle, notamment avec cette histoire de couleurs…

Cécile : Les couleurs, c’est un truc d’humeur. Un des dangers lorsque tu travailles, je pense que c’est pareil en beatmaking et dans tous les processus créatifs, c’est de tomber dans un mécanisme et d’en devenir prisonnier. Si tu as toujours la même manière d’aborder ton processus créatif, lorsque tu as les mêmes patterns, structures, figures de styles, etc. cela ne va pas. Sur chaque morceau, j’essaie de tout repenser et repartir à zéro. Et un des détails qui m’aide là-dessus, c’est le changement de couleur. C’est tout bête, mais cela m’aide. C’est comme avoir un beau papier pour écrire, ou un nouveau carnet. Cela créé une ambiance de travail agréable et qui est propice à pouvoir sortir des choses. J’aime bien avoir l’ordinateur et le papier en même temps. Il y a le brouillon où tu sors des choses, tu barres, etc. et l’ordinateur où tu mets tout au propre.

Dernière question sur l’écriture toujours : il y a-t-il un sujet sur lequel tu n’arrives pas à écrire ?

Cécile : Je vais répondre peut-être à côté, mais il y a en tout cas des sujets sur lesquels j’ai beaucoup de choses à dire, mais je n’ai pas envie, ou plus envie d’écrire dessus. Ce sont des sujets qui parfois sont très intimes. Cela pourrait être thérapeutique pour moi d’écrire là-dessus, à la limite il faudrait que je fasse les morceaux et que je les enferme quelque part pour les sortir de moi, mais je n’ai pas envie de faire ça sur scène. Il y a des choses que tu ne prends pas plaisir à faire. Il me semble que c’est Björk qui avait fait quelque chose comme ça, un album très personnel et qui avait annulé sa tournée ne voulant pas le revivre sur scène. Lorsque j’ai vu ça, je me suis dit que les fans devaient être hyper déçus, mais j’ai compris l’artiste à 100%.

Par exemple, les violences faites aux femmes, c’est un sujet qui est dur mais je me sens un peu comme en mission. Il y a une utilité à le faire qui me dépasse moi. C’est un sujet dont il faut parler et qui touche beaucoup de gens. Après, il y a plein de choses que j’aimerai écrire sur moi, mes ressentis, sur des trucs très simples et tout bêtes comme ma relation avec mes parents, etc. mais cela relève plus du journal intime presque. À une époque, j’étais vraiment dans ces écritures-là. Mais je me suis auto-saoulée et aujourd’hui, ce n’est plus ce que j’ai envie de donner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De toute façon, c’est une histoire d’étapes. Lorsque tu es artiste, tu évolues, tu changes d’avis et tu as une époque pour tout. Il y a peut-être des moments où tu as envie d’être plus sombre que d’autres…

Quittons un petit peu l’univers Pumpkin, pour une question plus généraliste : si vous deviez faire une chronologie de l’histoire du rap en cinq albums, quels seraient-ils ?

  • The Sugarhill Gang – Rapper’s Delight (Sugar Hill Records, 1979)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Erik B. & Rakim – Paid In Full (4th & B’way Records, 1987)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Nas – Illmatic (Columbia Records, 1994)

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Eminem – The Marshall Mathers LP (Aftermath Entertainment, 2000)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Kendrick Lamar – To Pimp a Butterfly (Top Dawg Entertainment, 2015)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent : De manière ultra objective, je pense que c’est pas mal, avec un grand album par décennie. Chacun d’entre eux a marqué une révolution. Le Sugarhill Gang c’est le premier disque de rap pressé sur album, Rakim est le premier à avoir fait du rap multi-syllabique et est un peu à l’origine du rap moderne ; le disque de Nas est considéré par beaucoup comme le meilleur album rap de tous les temps, Eminem c’est l’explosion totale du rap qui passe à la pop et qui est connu internationalement et Kendrick Lamar c’est le plus gros disque de rap de ces dernières années qui a redonné ses lettres de noblesse au genre. Ce n’est pas évident comme classement ! Après il y a tellement d’artistes… Par exemple, mon album préféré de tous les temps, il n’est pas dedans !

Nouvelle question alors, votre album préféré de tous les temps ?

Vincent : A Tribe Called Quest – Midnight Marauders (Jive Records, 1993).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cécile : Mc Solaar – « Qui sème le vent récolte le tempo » (Polydor, 1991).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dernière question : les artistes non hip-hop que vous aimez beaucoup et qui peut-être même vous inspirent ?

Cécile : Moi, une artiste que j’écoute beaucoup ces derniers temps, c’est Agnès Obel, que j’adore de ouf.

 

 

 

 

 

 

 

Hiatus Kaiyote c’est un groupe que j’adore aussi.  Après il y a aussi tous les Jill Scott, Erykah Badu et bien entendu Nina Simone et Ella Fitzgerald. En France sinon j’aime The Do. Quand j’étais petite, j’écoutais énormément Tracy Chapman aussi.

 

 

 

Vincent : Damon Albarn également, ou Kaytranada. J’adore également Miles Davis, les albums des années 70, que j’écoute beaucoup pour me relaxer. J’aime beaucoup aussi Badbadnotgood, du jazz mais très inspiré par le hip-hop, ou Anderson .Paak. Solange aussi, la petite sœur de Beyonce.

 

 

Ce que j’aime beaucoup aussi lorsque je fais du graphisme, c’est Chopin, écouter du juste piano. C’est super agréable.  

 

Cécile : Ah ouais, Chopin, c’est super ! Il y a Gonzales aussi. Moi j’écoutais vachement à un moment donné ses morceaux solo au piano. Et puis après on reste très curieux d’écouter d’autres choses.

Vincent : Le fait d’écouter d’autres genres musicaux peut donner des inspirations pour les séquençages, la construction des morceaux qui est différente, etc.

Cécile : Mais en réalité, moi ça m’angoisse lorsque je réfléchis à toutes ces choses-là, comme à tous les livres que je ne lis pas et tous les films que je ne vois pas. Il y a tellement de choses à découvrir !

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